Extrait — Tome 1
Prologue
ⴻⵙ ⵊⵜⵇ ⵊⴻ ⴷⵍⵃⵙ ⵓⴻⵡⴻⵃⵇⵇⴻⵓ ⵇ’ⴻⵊⵡⴻⵓⵔ, ⴳⴰⵓ ⵉⴻⵉⴻ ⵔⵍⵊ ⵊⵍⵉ ⵙⵍⵓⴷ ⵇⴰ ⵇⵜⵉⵃⴻⵓⴻ.
Rendu en langue commune : « Et nul ne doit réveiller l’Envers, car même son nom tord la lumière. »
— Un volume relié qu’on dit antérieur aux premières civilisations et que les premiers hommes nommaient « le Linceul d’encre ».
Au petit matin, un silence épais recouvrait l’enclave de Maslaha Al-Unf. Les couloirs de pierre noire gardaient encore la froideur de la nuit et les ombres, plus longues, semblaient s’accrocher aux murs. Quand le maître des voix, Hazam, poussa la porte des quartiers du Maître Tahir, il n’y avait encore que la brume et l’odeur du fer chauffé dans l’air. Il s’attendait à trouver son frère préparant les rituels du jour. Mais là, dans la pénombre de la chambre éteinte, le corps de Tahir était étendu au sol. Au pied de la couche, ses sandales étaient posées côte à côte, lanières parallèles. On lui avait brûlé les yeux. Des cendres de sel étaient incrustées dans ses orbites. La langue n’était plus là. Une cire sombre avait été coulée dans sa gorge ; le filet avait pris jusqu’à la peau, sans bavure. Autour du corps, le sang avait dessiné un cercle entrecoupé de neuf brisures nettes. Il n’y avait aucun signe de lutte. Tout était fermé. Il restait seulement une odeur de résine sèche que le feu n’avait pas entièrement prise.
Sur la table, une coupelle d’argile attendait. Au fond, le miel avait figé en écaille, jaune sombre. La coupelle était pour lui ; Tahir la laissait là parce qu’Hazam oubliait souvent de manger. Il la posait toujours au même endroit, le pain à droite, contre le bord de l’argile.
Hazam s’arrêta un instant. Ce matin-là, le pain était à gauche. Hazam le prit. La croûte céda sous ses doigts. Dans la mie, une mince bandelette avait été glissée. Il la tira. Un seul mot y avait été écrit.
Dar’Ashen.
Hazam ne bougea plus. Il ne connaissait pas ce mot. Tahir lui avait laissé un mot que leurs mois de recherche n’avaient jamais livré. Tahir était probablement mort pour ce mot et Hazam venait d’en hériter. Il referma la main et froissa la bandelette avant de la glisser dans la mie. Il porta le tout à sa bouche et mâcha avant d’avaler.
Hazam regarda la cire dans la gorge de son frère. Sur le rebord, l’aiguille d’os de Tahir était restée plantée dans un bloc de cire noire. Il s’en servait pour tailler les bords et Hazam avait entendu cent fois : « Une cire qui déborde, c’est un nom ou une information précieuse qui fuit. »
Ici, la cire avait tenu. Elle avait coulé le long de sa gorge, s’était figée en larmes noires sur la pierre, mais elle n’avait pas rompu le cercle. Tahir, lui, avait cédé.
Hazam fit un pas, puis un autre et s’arrêta net pour prendre de la perspective. Il ne regarda pas seulement le corps. Il regarda ce que les autres auraient négligé : les brisures dans la cire, les gouttes tombées hors de leur axe, la trace presque effacée près du sang. Quelqu’un avait nettoyé, pas tout, seulement ce qui devait disparaître.
Hazam sentit sa gorge se fermer. Depuis des mois, Tahir et lui ne poursuivaient pas des hommes, mais une ombre. Une main enfouie au cœur même de Maslaha. Un ordre clandestin tapi dans l’ordre le plus ancien et le plus impénétrable de tout l’Empire. Aucun sceau, aucun maître visible, aucun visage dont on pût jurer qu’il existait vraiment. Chaque piste s’effaçait à mesure qu’ils s’en approchaient. Pourtant, à force de fouiller des fragments trop anciens, des registres dont certaines pages avaient été grattées jusqu’à la trame et des marges noircies par le feu, ils avaient fini par exhumer son nom, ou ce qu’il en restait.
Khuddâm al-Qadîm.
Tahir disait que les choses cachées ne tuaient pas parce qu’on les découvrait, elles tuaient parce qu’on avait cru pouvoir les regarder sans être vu. Hazam poursuivit son examen. Sur l’index droit du mort demeurait une tache d’encre, petite, noire, obstinée. Il se pencha aussitôt vers l’oreille de son frère. La trace noire était là, leur signe. Tahir avait eu le temps de le prévenir. Hazam, lui aussi, était découvert. Il recula. Il ne pouvait en parler à personne. Nommer Khuddâm al-Qadîm entre ces murs ne revenait pas à dénoncer une menace. Cela revenait à semer le soupçon entre chaque frère, à fendre Maslaha jusqu’en son cœur et à confirmer aux traîtres qu’il savait. Il ignorait combien ils étaient, quels visages ils portaient et jusqu’où montait leur emprise. Le seul frère auquel il pouvait se fier totalement gisait devant lui.
Il referma la chambre derrière lui, sans bruit, puis alla chercher Maître Ilyas. Le maître des Silencieux entra le premier. Hazam le suivit. Ilyas ne parla pas, il posa un genou près du corps, observa Tahir, la cire, puis les cassures dans le cercle de sang. Enfin, il approcha deux doigts près du sang. Hazam le regardait faire.
— Rien ne tient ici, murmura Hazam.
Ilyas confirma d’un hochement de tête puis fit le tour de la pièce. Sa main glissa le long des pierres jusqu’à une tenture poussiéreuse. Il tira. Le mur rendit un son creux. Une pierre recula d’un doigt, puis céda. Une alcôve apparut. Dans l’ombre reposait un volume de cuir craquelé, sans titre, sans sceau. Un lien de lin maintenait le volume fermé. Le lien était si vieux qu’il semblait tenir par obstination. Le cuir n’avait pas l’odeur des livres de l’enclave ; il portait la même odeur de résine que la chambre. Ilyas enveloppa le livre dans un linge avant de le poser sur la table.
— On l’enferme, dit Hazam.
Ilyas leva la main. Il voulait seulement vérifier la première page. Il défit le nœud.
Au moment où le cuir s’ouvrit, la flamme de la bougie vacilla.
La lumière se plia. L’air prit un angle.
Tous deux reconnurent le signe.
Ilyas voulut rabattre la couverture. Ses doigts ne lui obéirent pas. Son regard descendit malgré lui vers les annotations de Tahir. Les premières lignes défilèrent sans qu’il en saisît le sens. Puis l’écriture changea : noire, nerveuse, griffée de lettres qu’il ne connaissait pas. Hazam se jeta vers lui.
— Ne lis pas.
Ilyas n’en avait aucune intention. Sa bouche s’ouvrit pourtant. Sa langue connaissait les lettres que ses yeux ne comprenaient pas et il lut à voix haute : « … Nul ne doit chanter son retour… Et s’il revient, que les noms se brisent en sel sur les langues. »
La flamme baissa sans vent. Hazam regardait la bouche d’Ilyas. Chaque syllabe semblait venir de plus bas que sa gorge. Ilyas ferma la main. L’ongle de son pouce s’enfonça dans sa paume. Son visage, lui, resta impassible.
« Je l’ai vu. Au bord d’une mer qui ne reflétait rien.
Quand sa main a touché l’eau noire, la surface s’est tendue. Une page, vivante. Deux spirales fêlées y ont couru, puis plus rien. Il s’est retourné. Ma salive s’est retirée et du sel a pris sa place. Sur mon index, l’encre s’est mise à battre. »
— Referme-le ! lui ordonna Hazam.
Mais Ilyas tourna la page.
« … À Thamara’ul… quand l’œil écarlate s’ouvrira…
Trois couronnes pèseront sur un seul front…
Trois trônes jetteront la même ombre… »
Sa voix se fendit. Sa gorge se serra. Ilyas voulut s’arrêter. L’ongle dans sa paume creusa plus profond. Les paroles sortirent quand même : « Je l’ai revu. Ou j’ai été revu. Mon souffle se coupait en deux. Ma bouche tenait un langage que je n’avais jamais appris. Un regard passait à travers les hommes. Je n’étais plus certain d’être derrière mes yeux. Il a dit son nom. »
— Referme-le ! cria Hazam.
Ilyas ne répondit pas. Il semblait toujours lire, mais ses mains ne touchaient plus le volume. Lorsqu’il atteignit la dernière ligne, la page se tourna d’elle-même. Puis la suivante. Sa voix ne s’interrompit pas.
« Et tout ce qui était devant moi… s’est retourné…
Zha’arem vel thar. »
Hazam ne connaissait pas cette langue. Sa bouche, elle, la reconnut.
— Varesh, murmura-t-il.
Il porta aussitôt une main à ses lèvres. Le mot était déjà sorti. Les yeux d’Ilyas descendirent vers la ligne suivante. La peur s’empara de lui.
« Thamur ekh naal. »
— Varesh.
Cette fois, la réponse avait jailli de la gorge de Hazam avant même qu’Ilyas eût achevé la phrase. Une nouvelle page se tourna. Puis une autre. La voix d’Ilyas ne s’interrompit pas.
« Kor ath selem…
Kor ath varesh…
Kor ath Naak…
Nahl’… »
Le sel monta sous leurs langues. La même poigne invisible se referma sur eux. Hazam ploya. Ilyas inspira pour achever le nom. Hazam se mordit la langue. Le goût du sang brisa l’emprise le temps d’un battement. Il se jeta sur le livre et rabattit violemment la couverture avant que l’ultime syllabe puisse sortir.
La flamme de la bougie se redressa.
Aucun des deux maîtres ne bougea. Hazam gardait les deux mains appuyées sur le volume. Le cuir était redevenu inerte, mais il n’osait pas retirer ses doigts. Le goût de son propre sang emplissait sa bouche. Sous sa langue, le sel demeurait.
La peur quitta soudain le visage d’Ilyas. Toute sa vie, le maître des Silencieux avait appris à gouverner son souffle, sa voix, jusqu’au moindre frémissement de son corps. Pourtant, quelques instants plus tôt, sa langue avait obéi à un autre maître. Ilyas baissa les yeux vers sa ceinture et en retira lentement sa lame. Hazam crut d’abord qu’il voulait frapper le livre. Puis la pointe pivota vers sa propre gorge. Hazam retira une main du livre et saisit son poignet.
— Non.
Ilyas ne se débattit pas. Il exerça seulement une pression régulière, froide, presque réfléchie.
— Ma langue connaît son nom, dit Ilyas. Tant que je respire, elle peut encore l’appeler.
Hazam, lui aussi, continuait d’entendre sa propre voix répondre dans une langue qu’il n’avait jamais apprise. Le mot demeurait derrière ses dents. Non comme un souvenir, mais comme une chose qui attendait d’être prononcée de nouveau. Il resserra sa prise autour du poignet d’Ilyas.
— La mienne connaît aussi son nom.
La pression de la lame cessa.
Pour la première fois, Ilyas le regarda vraiment comme un frère.
— L’Aga doit être prévenu, dit Ilyas.
Hazam ne relâcha pas son poignet.
— Oui. Mais lui seul. Et nous ne lui dirons pas tout.
Ilyas le fixa.
— Tu veux mentir à l’Aga ?
— Je veux que nous restions en vie assez longtemps pour comprendre ce qui vient de nous arriver.
Ilyas détourna les yeux vers le livre.
— Si l’Aga apprend plus tard que nous l’avons ouvert…
— S’il l’apprend maintenant devant les autres maîtres, nous ne quitterons pas cette chambre. Ils ne verront pas deux hommes qui ont résisté au livre. Ils verront deux portes que l’Envers pourrait ouvrir.
Hazam relâcha enfin son poignet. Ilyas rengaina lentement sa lame.
— Nous avons trouvé Tahir mort, dit Hazam. Le cercle était brisé et un volume était dissimulé dans le mur. Nous ne l’avons pas ouvert.
Ilyas acquiesça. Il rinça sa paume dans la vasque tandis que Hazam crachait son sang. L’eau rosit, mais le sel ne quitta pas leurs langues. Ils renouèrent le lien de lin autour du volume sans regarder le cuir.
— Rejoins les Silencieux, ordonna Hazam. Mêmes gestes, mêmes paroles, mêmes ordres. Personne ne doit comprendre que quelque chose t’est arrivé.
— Et toi ?
— Je vais chercher l’Aga.
— Seul ?
— Cela ne sert à rien de nous exposer tous les deux. S’il m’écoute, je te ferai appeler. S’il décide que je suis corrompu, je ne ressortirai pas vivant. Toi, tu resteras libre. Si je ne reviens pas, tu devras découvrir seul comment ce livre est arrivé ici, qui a tué Tahir et si c’est la même main qui se cache derrière tout cela.
Ilyas quitta la chambre sans ajouter un mot. Hazam attendit que ses pas se perdent dans les couloirs, puis referma la porte et apposa le sceau de mise au secret. En traversant Maslaha, il s’efforça de conserver son allure habituelle. Chaque maître qu’il croisait pouvait appartenir à Khuddâm al-Qadîm. Chacun pouvait également ordonner leur disparition s’il apprenait que l’Envers avait parlé par leur bouche. Hazam ne savait plus lequel de ces deux dangers il redoutait le plus. Il avait ordonné à Ilyas de ne rien laisser paraître. Il lui fallait désormais obéir à son propre ordre.
Puis il partit prévenir le Grand Aga. Quand ce dernier entra, il ne regarda pas Tahir d’abord. Il alla au cercle de sang aux neuf brisures.
Il inspira, une fois, puis il se tourna vers le livre. Lorsqu’il s’en approcha, seule sa main trahit ce qu’il ressentait : ses doigts se crispèrent à peine. Hazam ouvrit la bouche pour prononcer la formule de mise au secret, mais l’Aga le devança.
— Qui d’autre est au courant ?
— Personne, vénérable Aga. Vous seul.
— Personne dans Maslaha Al-Unf ne doit savoir ce qui s’est produit dans cette chambre. La mort de Tahir sera annoncée. Le reste mourra avec lui.
Son regard se posa sur Hazam.
— Le volume est-il resté fermé ?
Le sel remua sous la langue de Hazam.
— Oui.
Hazam soutint le regard de l’Aga.
— Enferme-le. Tu le scelleras quand tu seras dans la salle des registres, d’abord avec la cire, puis avec le sel. Le sel devra être versé neuf fois. Pas huit. Pas dix.
Il contempla ensuite le corps qui gisait à leurs pieds.
— Tahir ne sortira pas par la porte des hommes. Nous attendrons la dernière veille, lorsque les couloirs seront vides. Je le porterai moi-même jusqu’à la crypte des Silencieux. Aucun serviteur. Aucun témoin.
— Et les autres maîtres ? demanda Hazam.
— Je les réunirai lorsque la crypte sera refermée. Je leur annoncerai sa mort et leur donnerai les seules explications qu’ils auront besoin d’entendre.
L’Aga regarda une dernière fois Tahir.
— D’ici là, pour quiconque poserait la question, ton frère est encore vivant.
Hazam hocha la tête. Ils attendirent la dernière veille. Lorsque les couloirs furent vides et que les dernières lampes s’éteignirent, le Grand Aga revint seul. Il enveloppa Tahir dans le manteau sombre des Silencieux, le souleva et l’emporta par les passages inférieurs. Aucun serviteur ne l’accompagna. Aucun regard ne vit le corps franchir la porte de la crypte. Une fois la pierre refermée, le Grand Aga convoqua les autres maîtres. Hazam demeura dans le couloir. À travers la porte, il entendit l’Aga annoncer la mort de Tahir, puis déposer sur elle une explication assez simple pour être retenue et assez définitive pour que personne n’osât la discuter.
Ce fut seulement lorsque les maîtres se furent dispersés que Hazam descendit aux registres en dissimulant le livre dans un linge. Il ne pressa pas le pas. Dans Maslaha, la hâte avait toujours quelque chose d’un aveu. La salle des noms n’avait pas de fenêtre. L’encre y sentait le sable et la peau. Hazam posa le livre sur la table de pierre, encore enveloppé dans son linge, puis disposa devant lui la cire et le sel. Il fit couler la cire le long de la couverture et sur le nœud de lin. Il attendit qu’elle durcisse, puis versa le sel une première fois. Il poursuivit sans compter à voix haute. À chaque versement, le sel recouvrait un peu plus le cuir, jusqu’à former autour du volume une bordure blanche semblable à celle d’une tombe. Au neuvième, Hazam retira ses mains. Le livre était scellé. Sa découverte aurait dû faire naître un doute en lui. Elle n’y parvint pas. Parmi tous les frères que Maslaha lui avait donnés, Tahir était le seul auquel Hazam aurait confié sa vie sans demander de serment. Le seul devant lequel il pouvait tourner le dos sans chercher le reflet d’une lame. S’il avait caché ce livre, il avait eu une raison. Hazam ignorait seulement laquelle. Il repoussa le volume scellé au bord de la table, prit la plume et ouvrit le registre à la page de Tahir. Son nom se trouvait à l’endroit exact où il l’avait toujours vu.
Hazam posa la pointe contre la première lettre. Sa main refusa d’avancer. Ce nom n’avait jamais été pour lui une simple suite de signes. Il avait été une certitude, une présence dans son dos, la promesse qu’au milieu des serments incomplets et des fidélités achetées, un homme au moins ne le trahirait pas. Puis Hazam raya. La plume traversa le nom de Tahir avec une facilité obscène. Il traça une deuxième ligne. À la troisième, la pointe accrocha la fibre du papier et la souleva, fine et pâle, comme si le nom de son frère opposait une dernière résistance. Hazam regarda l’encre perdre lentement son éclat. Ailleurs dans ce même registre, son propre nom demeurait intact. Pour combien de temps encore ? Il referma le registre. La pierre avait pris le corps de Tahir. Le sel avait pris son secret. L’encre venait de prendre son nom.
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